Mais au fait : c’est quoi un médiateur numérique ? #1

Lost in mediation

Il y a quelque temps, j'ai passé environ une heure au téléphone avec une jeune journaliste qui enquêtait, pour le magazine Directions, sur le concept de médiation numérique et sur le rôle de son fidèle serviteur : le médiateur numérique.
Au fil de l'entretien, je sentais monter son agacement. J'avoue qu'en décrivant mon activité, je n'avais pas le sentiment de jargonner. Pourtant, quelque chose d'obscur demeurait, raison pour laquelle elle reposait inlassablement les mêmes questions. Elle ne cernait pas ce qui devait sans doute me sembler évident.

Cet échange m'a donc mis la puce à l'oreille et inspiré une réflexion sur ce qui pourrait définir un(e) médiateur-trice numérique. Je compte sur mes homologues pour amender cette investigation avec leurs commentaires, remarques et suggestions : la réflexion n'en sera que plus vivante.

Cet article fait écho à ce que j'avais écrit en juillet 2011 sur le profil du coordinateur EPN idéal.

Le médiateur et la médiation mis en mots et en métiers

Se demander qui l'on est ou qui l'on devrait être renvoie nécessairement au besoin de se définir avec des mots et des images. Le but étant de mieux se comprendre et de mieux faire comprendre ce que l'on fait à celles et ceux qui ignorent notre existence... et ils sont nombreux ! L'enjeu ultime serait (soyons fous !) de réussir à établir dans les esprits une relation aussi naturelle que "le boulanger fait du pain" ou "le vigneron fait du vin". A chaque médiateur numérique de trouver les meilleurs vecteurs pour "pitcher" son travail en quelques mots simples et évocateurs.

L'occurrence "médiateur" (et ses féminins "médiatrice" ou même "médiateure") n'est pas très fréquente dans les noms de métiers et elle apparaît récemment dans notre société (à partir des années 90). Ce sont les champs de la justice et du social qui font apparaître les premières dénominations renvoyant à l'activité de médiation comme "médiateur judiciaire" ou encore "médiateur familial".

Aujourd'hui, on trouve, pêle-mêle, "médiateur de justice"/"médiateur judiciaire", "médiateur civil", "médiateur social", "médiateur familial", "médiateur conjugal", "médiateur culturel", "agent de prévention et de médiation"... la liste est plus fournie, mais pas très longue en fin de compte. Pour s'en convaincre, il suffit d'interroger la liste des métiers du Répertoire opérationnel des métiers et des emplois (ROME).

Sur les 11610 appellations répertoriées (version de décembre 2016), seulement 11 métiers portent la mention de "médiateur" et 11 autres celle de "médiation".

Cherche médiateur numérique désespérément

K comme médiation

Même si le ROME n'est pas exhaustif, cela donne déjà une idée de ce que peut recouvrir la notion de médiation. Si on veut être un tantinet plus précis, on constate que tout se joue dans la lettre K. Pour comprendre le fonctionnement du ROME, on peut rappeler qu'il est composé d’une lettre (de A à N) et de quatre chiffres. Décomposable à la manière d'une cote de bibliothèque, sa structuration s'articulant sur trois niveaux :

  • lettre = une famille de métiers (14) ;
  • lettre + 2 chiffres = domaine professionnel (110) ;
  • lettre + 4 chiffres = code ROME avec sa fiche métier (531).

Faire une recherche de fiches métiers à partir des codes ROME

Dans le ROME, la lettre K est celle qui porte le nom de "Service à la personne et à la collectivité". Et c'est là que se cachent les médiateurs de tous poils. Descendons pas à pas l'arborescence de ce domaine :

On remarque clairement que deux domaines professionnels se partagent les métiers : l'accompagnement de la personne (K11) et le droit (K19).

Les 22 métiers de médiateur y figurent, mais jusqu'ici aucune trace de notre médiateur numérique.

Gardons pour la seconde partie de notre enquête quelques mots-clés significatifs : personne, accompagnement, service, collectivité, facilitation, vie en société.

E-G-H-I-K comme numérique

Poursuivons notre recherche en attaquant la liste par l'adjectif qui qualifie notre activité : "numérique".
Pour ce terme, le ROME est un peu plus bavard mais pas du tout pléthorique (29 occurrences au total).

Les 5 domaines qui font référence à "numérique" en tant qu'adjectif (et jamais en tant que nom) tournent autour de :

  • la communication, les médias et le multimédia (E) : images et sons (E12), industries graphiques (E13) ;
  • l'hôtellerie-restauration, le tourisme, les loisirs et l'animation (G) : l'animation d'activités de loisirs (G12) ;
  • l'industrie (H) : l'industrie du bois (H22), la mécanique, le travail des métaux et l'outillage (H29) ;
  • l'installation et la maintenance (I) : l'installation et la maintenance électronique (I1305) ;
  • le service à la personne et à la collectivité (K) : recherche (K24), Recherche en sciences de l'univers, de la matière et du vivant (K2402)

La plupart des occurrences renvoient très majoritairement à des métiers de technicien comme, par exemple :

L'animateur mène au médiateur...

Là encore, pas de médiateur numérique à l'horizon, mais en y regardant de plus près, ce qui sort néanmoins du lot c'est un intitulé qui nous est familier, "Animateur d'espace public numérique", rattaché au domaine de l'animation d'activités culturelles ou ludiques. La fiche métier, plutôt fourre-tout, regroupe 32 métiers de l'animation parmi lesquels 6 ont un rapport direct avec notre sujet :

  • Animateur / Animatrice d'atelier Internet
  • Animateur/Animatrice d'initiation aux -TIC-
  • Animateur conseiller/Animatrice conseillère en -TIC-
  • Animateur / Animatrice de cyberespace
  • Animateur / Animatrice d'espace multimédia
  • Animateur / Animatrice d'atelier multimédia

Même si le descriptif métier est, encore une fois, très générique – car il faut trouver un dénominateur commun pour une large typologie d'animateurs – on tient une piste sérieuse :

Définition

  • Met en place et anime des activités culturelles, techniques ou ludiques selon les besoins du public et la spécificité de la structure (centre socioculturel, séjour de vacances, maison de retraite, ...).
  • Peut animer un espace multimédia.
  • Peut coordonner l'activité d'une équipe (source : Pôle Emploi - Information Marché du Travail (IMT))

L'onglet "compétences" de cette même fiche, organisé en "Compétences de base" et "Compétences spécifiques", chacune redécoupée en "Savoirs et "Savoir-faire" nous donne quelques éléments intéressants dont on se servira dans le portrait/profil que l'on tentera de brosser du médiateur numérique.

À ce stade de notre enquête, il apparaît clairement que :

  1. La médiation numérique se construit en France sur des fondations précédemment érigées par le secteur de l'animation socioculturelle. À l'exception du feu CATIC, la majorité des titres professionnels requis pour exercer l'activité d'animateur d'EPN sont des brevets ou des diplômes codifiés et encadrés par Jeunesse et Sports : BAFA, BPJEPS TIC, DEJEPS...
  2. L'animateur d'EPN est une dénomination qui vit ses derniers souffles, car il tend, dans un futur proche, à disparaître. De ce fait, Pôle Emploi et le ROME feraient bien de mettre à jour leur base et leurs fiches métiers, en les faisant correspondre avec le Répertoire National des Certifications Professionnelles (RNCP).

... en passant par le CATIC

Mais le beau pays de Descartes est avant tout celui de Rabelais et chacun, chaque ministère, chaque institution ajoute forcément son grain de sel pour que la sauce et le mystère, du même coup s'épaississent. Il suffit de pousser un peu l'investigation pour tomber sur une autre fiche métier intitulée "Animateur multimédia" produite par le Portail des Métiers de l'Internet. Et c'est là qu'apparaissent nos premières mentions de "médiateur", dans les intitulés connexes :

Médiateur Internet, Médiateur multimédia, Médiateur numérique

Ça y est, on le tient ! Ce descriptif montre à lui seul l'évolution et la transition qui s'opère autour de la notion de médiation numérique et l'acteur principal qui la porte : le médiateur et la médiatrice numérique. Mais l'affirmation reste encore modeste, car l'intitulé principal reste "animateur multimédia". On mettra ça sur le compte de la non mise à jour de la fiche, même si les derniers commentaires ne sont pas trop anciens (avril 2016).

Avec cette découverte, l'envie nous prend d'aller faire un tour sur la fiche métier du "Conseiller(ère) et assistant(e) en technologies de l’information et de la communication (CATIC)" que l'on connaît bien dans notre EPN, car on accueille chaque année des stagiaires CATIC venant principalement de l'AFPA et du centre de formation LASER.

Cette bonne intuition nous permet, par rebond, de mettre enfin la main sur notre suspect.

On apprend d'abord que le CATIC n'est plus et qu'il est remplacé par un autre titre professionnel (TP) :

L'accès à la certification n'est plus possible (La certification existe désormais sous une autre forme (voir cadre "pour plus d''information"))

TP : Titre professionnel Conseiller(ère) et assistant(e) en technologies de l’information et de la communication

Nouvel intitulé : Conseiller(ère) médiateur(trice) en numérique

Voici donc la pièce centrale de notre dossier : la fiche métier Conseiller(ère) médiateur(trice) numérique (CMN) du RNCP, code 26573

Les pièces du dossiers

Notre première partie d'enquête s'achève ici et en guise de synthèse, il est utile de redonner ces 4 pièces du dossier qu'on aura plaisir de décortiquer pour comprendre qui se cache vraiment derrière le médiateur numérique :

2 pensées sur “Mais au fait : c’est quoi un médiateur numérique ? #1

  • 11 mai 2017 à 10 h 43 min
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    Le Indiana Jones de l’inclusion numérique !

    (je vais pas lire tous tes articles, mais tu t’es donné comme pari avec toi-même de filer à chaque fois la métaphore viticole ? haha)

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    • 11 mai 2017 à 15 h 13 min
      Permalink

      Oui, effectivement, en bon oulipien pochetron, je me suis donné cette contrainte. Mais vais-je réussir à m’y tenir ? Rien n’est moins sûr, hips !

      Répondre

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